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Un navet dans la ville : promesses et illusions de l’agriculture urbaine

Un navet dans la ville : promesses et illusions de l’agriculture urbaine

Publié le 8 novembre, 2012

 

L’Islande est sans doute plus connue pour ses rivages glacés et ses volcans capricieux que pour la richesse de son agriculture. Et pourtant, saviez-vous que l’Islande est l’un des principaux producteurs européens de … bananes ? Un tel paradoxe n’est rendu possible que par la géothermie et la culture sous abri de verre. Car l’effet de serre, terrible ennemi de la banquise lorsqu’il est atmosphérique, est aussi le plus précieux allié du jardinier des hautes latitudes. Pourrait-il devenir également une solution originale et innovante pour couvrir les besoins alimentaires de villes en pleine croissance démographique ?

 

 

 

Le projet Urbanana de l’agence d’architecture SOA :
Une serre de production de bananes dans le Paris haussmannien …

Des villes de plus en plus peuplées, et des besoins alimentaires en forte hausse

En matière d’alimentation, le défi posé par la croissance démographique est immense. Aujourd’hui, plus de 800 millions de personnes souffrent chroniquement de la faim. Qu’en sera-t-il dans un futur proche, lorsque la population mondiale comptera 9 milliards d’êtres humains ? La FAO calcule que les besoins alimentaires devraient augmenter de 70 % d’ici 2050.

Pour les satisfaire, seules deux solutions prévalent : augmenter les rendements, ou étendre les surfaces cultivées. Mais les réserves de terre disponibles ne sont pas inépuisables, et défricher de nouvelles terres n’est possible qu’au détriment des derniers réservoirs de biodiversité de la planète et des puits de carbones naturels que sont les forêts vierges… De plus, cet usage agricole des sols se heurte à la puissance de l’urbanisation dans tous les pays du globe. D’après une étude récente de Karen Seto, professeur de sciences environnementales à Yale, l’emprise au sol de la ville dans le monde devrait être trois fois plus importante en 2030 que dans les années 2000… En France, chaque décennie, c’est l’équivalent en superficie d’un département français qui est artificialisé, et donc irrémédiablement perdu pour l’agriculture. Le plus souvent d’ailleurs dans le bassin parisien, l’une des terres les plus riches et les plus fertiles du continent européen …

Face à ce double constat de hausse des besoins alimentaires et d’urbanisation galopante, une idée commence à émerger dans la réflexion des aménageurs et des architectes. Puisque la ville est la plus grosse consommatrice de produits agricoles, pourquoi ne produirait-elle pas une partie des aliments dont elle a besoin ?

 

Un appétit gargantuesque : chaque année Paris et sa région engloutissent près d’un million de tonnes de légumes… 

 
Quelques projets d’agriculture en ville

Les avantages de ce mode de culture située au plus près des bassins de consommation sont évidents, puisqu’il permet d’éliminer les coûts de transports, aussi bien sur le plan économique qu’écologique. Faire pousser en plein centre-ville les productions maraîchères nécessaires à la consommation citadine a de quoi surprendre mais n’en est pas moins faisable techniquement. Une étude estime ainsi qu’ un approvisionnement endogène en fruits et légumes de la ville de Rennes serait possible si 40 % des jardins, 50 % des squares et 60 % des toits y était consacré.

L’agriculture en ville n’est d’ailleurs en rien une idée neuve. Les jardins ouvriers sont apparus à la fin du XIXe siècle dans les grandes villes françaises, sous l’impulsion des notables et des industriels de l’époque. La pratique du jardinage était censé contribuer à la moralisation des classes laborieuses par l’octroi d’une parcelle individuelle, pour lutter contre les influences néfastes du mode de vie urbain…

Ailleurs dans le monde, l’agriculture urbaine est toujours une réalité, et parfois un élément essentiel pour la sécurité alimentaire des villes du Sud. A Antananarivo, capitale de Madagascar, 14 % du riz consommé provient ainsi des productions urbaines et péri-urbaines. Au total, en Afrique subsaharienne, la part de la population qui exploite des cultures en ville est passée de 20 % il y a vingt ans à 70 % aujourd’hui (article du Courrier International du 24 février 2012).

Si ces modes de culture urbaines sont très répandus dans les pays du Sud, ils ne sont toutefois pas l’apanage exclusif des villes en développement. La plus grande ferme urbaine du monde se trouve à Montréal. Installée sur les toits d’un édifice de bureaux, elle produit toute l’année sur un substrat de fibres de noix de coco et de mousse de tourbe de nombreux produits frais commercialisés seulement 24h après leur récolte.

Autre exemple, la grange de Brooklyn à New York. On y compte par exemple pas moins de 40 variétés de tomates ! La société qui gère les fermes urbaines vend directement aux consommateurs du quartier ainsi qu’à des restaurants new-yorkais.

 

Enfin, plus radical encore, la commune anglaise de Todmorden a décidé de devenir dans les années qui viennent auto-suffisante en fruits et légumes. Les citadins cultivent des potagers dans les lieux publics, et chacun peut récolter autant qu’il le souhaite. Et l’initiative fonctionne, puisque l’expérience s’est étendue en un programme « Incredible edible » qui est désormais reproduit dans plusieurs dizaines de villes en Angleterre et dans le monde. Pam Warhust, la fondatrice du projet, défend passionnément les «paysages comestibles » dans une conférence TED à Londres.

 

 

D’autres initiatives émergent un peu partout dans le monde, pour réclamer la transformation des friches urbaines et des espaces verts en potagers. Le mouvement Fallen Fruit à Los Angeles tire profit d’une loi qui stipule que les fruits des arbres de jardins particuliers surplombant l’espace public sont accessibles à tous. Autour de ce thème, ils organisent ainsi des actions pour réclamer la plantation par les autorités d’arbres fruitiers en ville plutôt que de simples cultures ornementales. Plus largement, le mouvement anglo-saxon du  « guerilla gardening » accroit sa visibilité. Les guérilleros jardiniers lancent des opérations commandos et des « seed bombs » (bombes de graines) pour coloniser l’espace urbain avec des fleurs et des plantes nourricières.

En France, les premiers projets d’envergure débutent à peine. Une ferme urbaine est en construction à Romainville en région parisienne. Sur les toits de l’ancienne cité HLM Marcel Cachin en pleine rénovation, l’agence SOA construit des serres qui produiront sur deux étages des cultures maraichères. La recherche sur cette agriculture des toits fait également l’objet de l’attention de chercheurs d’AgroParisTech. Nicolas Bel et Nicolas Marchal, de l’association Potager sur les toits, ont convaincu la direction de cette école de les laisser mener des expérimentations sur 600 m² de toiture , en plein cœur de Paris.

 

 

Faire pousser des tours : l’agriculture verticale
 

Ces initiatives de plus en plus nombreuses posent néanmoins la question de l’échelle de leur déploiement. Peut-on imaginer que l’agriculture urbaine sorte du rang de curiosité locale, ou de contribution anecdotique au métabolisme urbain pour devenir une source réelle d’alimentation du plus grand nombre ?

Vus l’encombrement et le prix du mètre carré constructible dans les grandes métropoles du Nord, seules des tours à usage agricole de grande hauteur pourraient avoir un sens économique. C’est l’idée que défend depuis maintenant une quinzaine d’années Dickson Despommiers, professeur de santé publique et de santé environnementale à l’université Columbia de New York.

 

 

Après avoir prêché dans le désert pendant une décennie, le professeur voit enfin ses efforts récompensés avec la construction des premières tours agricoles dans quelques villes dévelopées. A Suwon en Corée, une ferme verticale de trois étages, entièrement robotisée, a vu le jour en 2009. Plus impressionnante encore, la serre de 17 étages en construction  par la firme Plantagon à Linkoping en Suède. Elle devrait fournir une partie de l’alimentation locale ainsi que devenir un centre de tourisme et de recherche autour du développement durable.

 

 
Mirage ou réalité ?
 

Cette solution n’offre toutefois pas que des avantages. Malgré des rendements estimés six fois plus élevés grâce au contrôle strict de tous les paramètres climatiques et nutritifs, la rentabilité de ces bâtiments est loin d’être assurée. Coûts de construction, prix du foncier, maintenance … rendent la facture très salée.

Les avantages écologiques sont également peu nombreux face à la masse des effets négatifs. L’élimination du transport par l’adoption de filières de distribution très courtes permet certes d’éviter des émissions de CO2. Toutefois, même sans parler de l’énergie grise dépensée pour construire les tours, le bilan carbone de l’agriculture verticale est toujours très défavorable comparé à l’agriculture classique. Car pour maintenir un ensoleillement satisfaisant dans des cultures à étage, il faut obligatoirement recourir à un éclairage artificiel permanent très énergivore. Tant que la production d’électricité restera massivement dépendante de sources fossiles, l’agriculture verticale restera plus nocive que sa consœur traditionnelle en plein champ. L’espoir des défenseurs des tours réside dans le développement de LED plus performantes susceptibles d’inverser la situation.

Le jeu en vaudrait pourtant la chandelle, selon ses partisans. En effet, l’agriculture de précision en circuit fermé qu’exigent les cultures à étages permettrait de réduire l’usage des pesticides et de répondre de manière optimale aux besoins des plantes. Le contrôle des effluents en sortie de la tour éviterait le relâchement habituel de phosphore et d’azote dans les nappes et donc l’eutrophisation de l’eau de surface. Faire pousser en environnement contrôlé permettrait également d’être moins dépendant des conditions climatiques extérieures, évitant ainsi les brusques variations du prix des matières premières agricoles responsables de famines et de troubles. Enfin, l’agriculture verticale permettrait de rendre à la biodiversité une partie des terres précédemment cultivées pour enrayer progressivement son déclin.

Malgré tout, même en faisant abstraction du bilan carbone sans doute très négatif de telles tours, leur généralisation poserait de multiples problèmes en relation avec leur inscription dans la cité. L’inscription paysagère de tels ensembles pourrait rencontrer des difficultés, notamment en raison des probables problèmes de pollution lumineuse. Nombre de serres restent en effet allumées la nuit pour mieux contrôler le cycle végétatif. Le bouclage en circuit fermé de l’eau et des nutriments ainsi que l’intensification extrême de la production pourraient favoriser le développement de maladies phytosanitaires ainsi que des problèmes de sécurité alimentaire. Enfin, on peut se demander quel serait le devenir social de l’identité paysanne dans un tel modèle… L’agriculture verticale demande de très lourds investissements qui posent de très fortes barrières d’entrée et ne seraient accessibles qu’à de très grosses sociétés. Le cabinet d’architectes SOA qui a présenté le concept de la Tour Vivante en 2005 tente de prendre en compte ces  questions en élaborant conjointement un modèle économique qui permette de faire vivre de petits agriculteurs. Il est toutefois clair que les projets d’agriculture verticale représentent un changement majeur dans notre approche de l’alimentation. L’acceptabilité d’une agriculture verticale, hors sol, entièrement contrôlée et à grande échelle dans la ville est clairement un frein au développement de ce type de projets.

 

La lutte contre le gaspillage et le changement de régime alimentaire constituent encore des solutions bien plus efficaces pour répondre aux besoins futurs….

 

L’agriculture verticale, en l’état actuel de la technologie et de la composition du mix énergétique, reste par conséquent au mieux une belle utopie, au pire une aberration environnementale, sociale et économique. L’agriculture urbaine au sens large, celle qui mobilise les espaces laissés vacants pour les transformer en compléments aux productions classiques du marché agricole, peut en revanche apporter une contribution utile à la réduction de la dépendance des villes au transport à large échelle de produits alimentaires. Elle ne pourra cependant sans doute pas être une véritable solution aux problèmes de disponibilité calorique dans les pays du Sud, où ces ressources urbaines additionnelles sont souvent déjà exploitées. Comme toujours, l’attente de l’invention qui résoudra tous les problèmes ne doit pas devenir un simple prétexte à l’inaction. En matière d’alimentation, les solutions les plus efficaces restent encore les plus simples, qu’il s’agisse de la lutte contre le gaspillage ou de la réduction de la consommation de produits d’origine carnés. Simple rappel sur ces deux points : alors que la totalité des terres agricoles produit l’équivalent (largement suffisant) de 4600 kcal/hab/jour, 800 millions de personnes disposent de moins de 1400 kcal/jour et 25 000 personnes meurent quotidiennement de faim… Or sur ces 4600 Kcal, 1200 sont perdus par la consommation de viande (il faut 17 calories de céréales pour obtenir une calorie de bœuf…) et 800 kcal par le simple gaspillage du consommateur final (date de péremption dépassée, restes non consommés…). En attendant les nouveaux jardins suspendus de Babylone, nous avons donc amplement de quoi réduire l’importance de la hausse des besoins agricoles en modifiant, même à la marge, nos propres habitudes alimentaires.